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Illustration/Bande dessinée Bac 2&3

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Le fait divers (23/11-18/12)

Octobre 2018 - Sujet 3 - Bac2/3

« L’histoire néglige presque toutes ces particularités, et ne peut faire autrement, l’infini l’envahirait. Pourtant ces détails, qu’on appelle à tort petits - il n’y a ni petits faits dans l’humanité, ni petites feuilles dans la végétation - sont utiles. C’est de la physionomie des années que se compose la figure des siècles » (Victor Hugo - Les misérables)

Les faits divers que sont-ils sinon le relevé de toutes les incongruités du quotidien, de ses aspérités, les plis d’une époque dit-on. « Sous cette rubrique, les journaux groupent avec art et publient régulièrement les nouvelles de toutes sortes qui courent le monde : petits scandales, accidents de voitures, crimes épouvantables, suicides d’amour, couvreurs tombant d’un cinquième étage, vols à main armée, pluie de sauterelles ou de crapauds, naufrages, incendies, inondations, aventures cocasses, enlèvements mystérieux, exécutions à mort, cas d’hydrophobie, d’anthropophagie, de somnambulisme et de léthargie. Les sauvetages y entrent pour une large part, et les phénomènes de la nature y font merveille, tels que veaux à deux têtes, crapauds âgés de quatre mille ans, jumeaux soudés parle ventre, enfant à trois yeux, nains extraordinaires. Quelques recettes pour faire guérir la rage, détruire les pucerons, conserver les confitures et enlever les tâches de graisse sur toutes sortes d’étoffes s’y mêlent volontiers ; elles accompagnent à sa dernière demeure le centenaire qui, bien que n’ayant jamais bu de vin ni mangé de viande, a vécu un siècle et demi, laissant après soi deux cent-soixante-treize enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. » (Grand dictionnaire universel « Faits » 1873)

Par essence médiatique, de quoi les faits divers sont-ils l’écho ? Que nous disent-ils du monde ? Comment un fait est-il traité, récupéré/ou pas par les médias, et la politique ? Qu’est-ce qui sépare le fait divers dont on s’empare, de celui qu’on ignore ? Qui choisit ?
Exceptionnel, il en faut peu pour qu’un fait divers, amplifié, répété, récupéré prenne de fausses allures de faits réguliers. C’est là qu’un débat est imposé autour d’un « fait de société ». Pierre Bourdieu en 1996 (Sur la télévision) pointait déjà la fonction du fait divers comme moyen de diversion : « En mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques ».

Mais avant qu’il ne nous soit imposé par les médias, l’attrait pour le fait divers est là. Pour sa manière violente, absurde parfois, ou grotesque de plier le réel, de mélanger l’insolite, l’effroi, le drame. Pour son côté invraisemblable, qu’une fiction n’oserait raconter, et qui échappe à toute analyse rationnelle. Le fait divers nous laisse là, avec une situation morcelée, des faits extravagants et/ou incompréhensibles, des agissements sans motifs, et nous rappelle à quel point les existences individuelles sont complexes et singulières, anarchiques. Le fait divers impose son mystère, parfois de manière permanente.
C’est une micro-fiction, à la fois réelle et incroyable, et ce n’est pas pour rien que les faits divers sont depuis toujours une source pour les auteurs, le départ d’un récit, ou le départ d’une exploration de l’homme. La fiction agit alors comme tentative d’éclairer ce qui nous est accessible, de spéculer, de combler les interstices.

Pour les BAC 2/stages :

- À partir des « Nouvelles en trois lignes » de Félix Fénéon, ou des « Flagrants délits parisiens » de Ferdinand Federici, nous vous demandons de produire une fiction en image (entre 5 et 8 pages), de réactualiser le micro-récit choisi, et de donner un éclairage, le vôtre, sur les infomations données par un des deux auteurs.

Pour les BAC 3 :

- À partir d’un fait divers de votre choix, rassemblez un maximum de données. Soyez rigoureux, notez vos sources, suivez vos pistes. Ensuite, vous devrez dresser un état des lieux des thématiques qui sont reliées selon vous à ce.s fait.s.
Saisissez vous d’un ou plusieurs des aspects les plus significatifs de cette recherche pour produire un récit conséquent en image.

Le rendu se fera par défaut sous forme de pages ( mais nous ne sommes pas contre une autre forme si le propos s’y prête comme d’habitude ) aux cotation de fin de quadri. (fin décembre).

QUELQUES FAITS DIVERS QUI ONT MARQUÉS L’HISTOIRE :

- Therèse Desqueyroux (Henriette Canaby) (1905)
- Marie Besnard « L’empoisonneuse de Loudun » (1950)
- Ghislaine Marchal « Omar m’a tuer » (1990)
- Jean-Claude Romand (1993)
- Issey Sagawa « le cannibal » (1981)
- Violette Nozière (1933)
- Henri Désiré Landru (1914)
- Les soeurs Papin (1933)
- Le Docteur Petiot (1942)
- Eugène Weidmann (1939)


QUELQUES ADAPTATIONS DE FAITS DIVERS AU CINÉMA :

- Honeymoon Killers Léonard Kastle 1970 (affaire Raymond Fernandez et Martha Beck 1950)
- Le pull over rouge Gilles Perrault (livre), Michel Drach (Cinéma) (Affaire Christian Ranucci)
- Dog day afternoon Sydney Lumet 1975 (John Wojtowicz et Salvatore Naturile)
- L’appât Bertrand Tavernier 1995 (affaire Valérie Subra)
- The straight story David Lynch 1999 (Alvin Straight)
- 71 fragments d’une chronologie du hasard Michael Haneke 1995
(« Le 23 décembre 1993, Maximilien B., étudiant, 19 ans, a tué 3 personnes dans la succursale d’une banque à Vienne et s’est suicidé peu après d’une balle dans la tête ».)
- Sinon oui, Claire Simon 1997

ÉCRITS :

- Michel Foucault et l’affaire Christian Ranucci.
- Duras et l’affaire du petit Grégory
- Voltaire et l’affaire Calas
- Giono et l’affaire Dominici
- Jean Genet ou Colette et l’affaire Weidman
- Stendhal (affaire Berthet )« Le rouge et le noir »
- Truman Capote « In cold blood »
- Régis Jauffret « Microfictions »
- Emmanuel Carrère (affaire Jean Claude Romand) « L’adversaire »

Pierre Bourdieu « Sur la télévision » - extrait - 1996

« Prenons le plus facile : les faits divers, qui ont toujours été la pâture préférée de la presse à sensations ; le sang et le sexe, le drame et le crime ont toujours fait vendre et le règne de l’audimat devait faire remonter à la une, à l’ouverture des journaux télévisés, ces ingrédients que le souci de respectabilité imposé par le modèle de la presse écrite sérieuse avait jusque-là porté à écarter ou à reléguer. Mais les faits divers, ce sont aussi des faits qui font diversion. Les prestidigitateurs ont un principe élémentaire qui consiste à attirer l’attention sur autre chose que ce qu’ils font. Une part de l’action symbolique à la télévision, au niveau des informations par exemple, consiste à attirer l’attention sur des faits qui sont de nature à intéresser tout le monde, dont on peut dire qu’ils sont omnibus – c’est-à-dire pour tout le monde. Les faits omnibus sont des faits qui, comme on dit, ne doivent choquer personne, qui sont sans enjeu, qui ne divisent pas, qui font le consensus, qui intéressent tout le monde mais sur un mode tel qu’ils ne touchent à rien d’important. Le fait divers, c’est cette sorte de denrée élémentaire, rudimentaire, de l’information qui est très importante parce qu’elle intéresse tout le monde sans tirer à conséquence et qu’elle prend du temps, du temps qui pourrait être employé pour dire autre chose. Or le temps est une denrée extrêmement rare à la télévision. Et si l’on emploie des minutes si précieuses pour dire des choses si futiles, c’est que ces choses si futiles sont en fait très importantes dans la mesure où elles cachent des choses précieuses. Si j’insiste sur ce point, c’est qu’on sait par ailleurs qu’il y a une proportion très importante de gens qui ne lisent aucun quotidien ; qui sont voués corps et âme à la télévision comme source unique d’informations. La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la population. Or, en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques. Par ce biais, on s’oriente vers une division, en matière d’information, entre ceux qui peuvent lire les quotidiens dits sérieux, si tant est qu’ils resteront sérieux du fait de la concurrence de la télévision, ceux qui ont accès aux journaux internationaux, aux chaînes de radio en langue étrangère, et, de l’autre côté, ceux qui ont pour tout bagage politique l’information fournie par la télévision, c’est-à-dire à peu près rien (en dehors de l’information que procure la connaissance directe des hommes et des femmes en vue, de leur visage, de leurs expressions, autant de choses que les plus démunis culturellement savent déchiffrer, – ce qui ne contribue pas peu à les éloigner de nombre de responsables politiques). »

Par Joanna, 23 octobre 2018