Exercice 11 : le monde diffus (2018)

Nous avons donc passé en revue les trois axes de la construction dramaturgique (personnages/relations/structure) sous l’angle de la concentration et de la diffusion. Comme nous l’avons maintes fois évoqué, ces découpes du récit sont conceptuelles. Dans les faits, les personnages exploitent leurs relations à l’intérieur d’une structure d’événements qui déterminent leur caractère. Pour terminer cette année riche en exercices imposés, un peu de relâchement enfin dans un exercice personnel permettant d’utiliser ces outils.

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Si l’application de la concentration demande rigueur, construction causale, caractère perceptible, relations identifiables, la diffusion n’est pas juste une suppression de ces rouages mécaniques : elle est au contraire l’injection dans le récit de qualités autres : caractères troublés, au comportement plus riche et plus complexe, relations lâches et multiples, structure accidentée, tendue puis relâchée. Le tout pour échapper au ronron des histoires trop bien ficelées que nous livrent les récits respectueux de la dramaturgie aristotélicienne, mais aussi éviter les travers de la diffusion, que la modernité a érigé en dogme tout aussi rigide.

Objectif

Construire un récit dans un médium de votre choix, utilisant l’ensemble de outils de concentration et de diffusion de manière combinée, pour obtenir ce que nous appelons dans le cadre de ce cours une dramaturgie intégrée. Ce récit se connectera à l’expérience du workshop "Eaux Temporaires" par le fait qu’il se basera sur un standard de la narration depuis la nuit des temps : le récit initiatique.

Simple apprentissage ou initiation

Le récit initiatique est une des bases de la dramaturgie puisqu’il en concentre de nombreux aspects : il décrit la transformation d’un ou de plusieurs protagonistes immatures à travers une série de conflits, parfois connectés par la même thématique, parfois plus éclectiques, pour aboutir à une nouvelle situation stable ou quelque chose a été gagné, à la fois pour le ou les protagonistes et pour son destinataire (famille, peuple, etc.). On a coutume de distinguer le récit initiatique du simple récit d’apprentissage par le fait qu’une transformation intime modifie la perception du monde et son rôle. Mais la différence est parfois ténue entre les deux types de récits.

Le récit initiatique nous intéresse parce que la notion d’apprentissage, de passeur, de transformation y est explicite, ce qui le connecte à la thématique de l’école qui était le centre du workshop que nous avons suivi lors de ce deuxième quadrimestre.

Le quête initiatique peut être abordée par son versant concentré, mais il nous importe dans cette deuxième partie de l’année de la troubler par l’adjonction de la dramaturgie diffuse, qui s’occupe, elle, d’autres qualités du récit, moins immédiates, plus plastiques, et à l’issue moins claire.
Dans votre cas, il s’agira d’introduire votre cours (ou atelier, workshop) comme base thématique. Etais-ce autour de la cuisine ? De la détente ? De la composition musicale ? Il devra se retrouver quelque chose des qualités plastiques, sensitives, sensuelles, dans le résultat final autant que dans le traitement des obstacles - et des autres aspects de la dramaturgie (personnages, relations, structure).

Déroulement

1) Travaillez vos notes, traces, archives tirées de votre expérience des "Eaux Temporaires" afin de constituer des séquences narratives. Cet assemblage donnera des indications du monde de votre narration à venir et de la structure du récit. Écrivez le nom de votre cours sur une feuille et écrivez une phrase sur ses objectifs. Ils constituent probablement un objectif immatériel de votre narration.

2) Constituez le squelette d’un récit en combinant les texte et les archives. On doit retrouver dans cette première étape un événement déclencheur, un plot OU un climax, au choix. L’écriture sera proche du step outline et doit rester comportementale (on s’en détachera si on veut par la suite), pour que se dessine le "type" de récit que vous allez constituer. Partez des images, essayez de ne pas constituer "de tête". Vous pourrez changer l’une ou l’autre image qui est inexploitable par la suite mais évitez le piège de la page blanche en restant dans la logique associative sauvage utilisée pendant toutes nos séances.

Il nous reste trois séances de cours après les vacances de Printemps, dont une sera juste le moment de la remise.
Vous viendrez durant les deux derniers cours nous montrer l’avancement de votre récit. Une liste vous sera communiquée, donnant les heures de rendez-vous par groupe de 5. C’est l’occasion de montrer vos résultats, exposer vos atermoiements et d’écouter les commentaires des autres. Ne loupez pas ces rendez-vous, ce sera assez mal perçu.

3) Développez un des 10 "moments" du récit. Strip dessiné, récit continu, texte illustré ou séquence vidéo, c’est selon. Gardez le comportement en ligne de mire, bien que l’aspect diffus de l’exercice permette un peu plus de largesse de ce côté.

Cette étape est une étape de transposition, ce qui veut dire que les images et archives en tant que telles ne doivent pas être employées. Recréez-les à votre guise. De même la temporalité accordée à chaque image est libre. Une image et son texte peut durer une fraction de seconde ou 90% du récit selon la portée que vous lui donnez.

La forme, elle aussi, est libre. Composez cependant à quelque chose qui puisse tenir dans le temps imparti. Pas d’épopée super ambitieuse avec trois pages pour commencer à amener une situation, qui resteront inexploitées faute de temps. Un livre court, une vidéo en plan séquence, des strips, trouvez la bonne méthode pour nous livrer quelque chose qui a du corps et pas l’ébauche d’une oeuvre géniale de 600 pages dont vous serez obligé de nous conter le synopsis avec de grands mouvements de bras.

4) Livrez-nous le tout de manière à ce que nous puissions le lire de manière cohérente sans votre présence, car c’est ce que nous ferons.

5) Remettez ce travail ainsi que les éventuelles corrections des deux autres (« Le monde concentré », « La structure dramatique diffuse ») lors de la séance de cotation le 4 mai, et partez le coeur léger préparer votre jury.

Documents montrés/évoqués

Dungeon Quest de Joe Daly
Monsieur Fruit de Nicolas de Crecy
Les pilules bleues de Frederik Peeters
Blankets de Craig Thompson
Patience de Daniel Clowes
Lapinot et les carottes de Patagonie de Lewis Trondheim
La terre des fils de Gipi
Big Kids de Michael Deforge
Dragon Ball de Akira Toriyama se perd dans le feuilletonnesque mais garde longtemps cette structure.
Super Magic Mutant Academy de Jillian Tamaki

En cinéma, Star Wars ou Matrix sont des exemples évidents. On retrouve cette structure dans les différents épisodes de La 36e Chambre de Shaolin de Liu Chia-liang.

La série télé pose des problèmes à la notion de quête initiatique. A priori basée sur des structures d’aventures et une constance du caractère, elles ont évolué ces 20 dernières années. Elles proposent donc plutôt une tension vers la quête initiatique, même si leur origine industrielle leur interdit de clore de manière affirmée la quête comme le demande le genre initiatique.
On notera comme contrepoint la série Bojack Horseman : un personnage sans évolution, campant sur sa caractérisation de narcissique et jouisseur, qui échoue à transformer la situation de star sur le retour dont il souffre.