Exercice 9 : la structure dramatique diffuse

Comme l’a démontré toute la première partie de l’atelier, consacré à la dramaturgie aristotélicienne stricte, il y a une relation permanente et quasi dictatoriale entre causalité, activité, relations et progression. Du point de vue de la structure (système des faits, des événements), nous obtenons alors une structure concentrée, riche en oppositions, articulations, trajectoires, caractérisations.

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La structure dramatique diffuse, en revanche, sans déconstruire complètement ces articulations archétypiques, y laisse surgir des aspects importants de l’esthétique contemporaine, qui déstabilisent la concentration : ruptures dans la chaîne de causalité, suspension de l’activité, pauses narratives, discontinuités des relations, secret non résolu, irrésolution générale des trajectoires et irréconciliation des rapports humains en sont les ingrédients les plus reconnaissables. On y retrouve presque toujours certaines caractéristiques de la concentration (effets d’exposition, semblant d’objectifs ne fut-ce que locaux, traits de caractères, etc ...) mais bien souvent, ce qui lui fait défaut, c’est la progressivité et la solidité des articulations.

Si la structure concentrée laisse peu de place au doute (métaphysique, poétique, narratif, existentiel), la structure diffuse, en revanche est sa patrie. La première, presqu’inhumaine, témoigne d’un esprit de "domination narrative" ; la seconde, ironique jusqu’au comique, et douloureuse dans son réalisme, permet de laisser surgir les traits de notre misérable et ordinaire condition. On découvre ainsi toute la tension dialectique que la dramaturgie autorise quand elle est maniée avec science, celle qui attire et repousse le narratif et le réaliste, l’effet d’histoire et l’effet de réel.

Objectif

Construire un récit s’appuyant rigoureusement sur une structure dramatique "éclatée", grâce à des variations de tension dramatique et des ruptures de temporalité.
Sur cette base, développer un moment de conflit s’articulant sur des modulations de la tension dramatique.
Prendre la mesure de la latitude qui existe entre une structure très académique et très dure, et l’émergence de l’aléatoire et de la déstructuration, qui force à l’injection de qualités scénaristiques ou liées au médium utilisé.

Pour rappel, nous les nommions tels :
Les trois temps : exposition - développement - résolution
- Ouverture : la première scène, qui ouvre le récit et entame l’exposition
- Plot 1 : à la charnière entre exposition et développement, voit se formuler l’objectif–
- Climax : point culminant de la tension dramatique en fin de développement
- Plot 2 : à la charnière du développement et de la résolution, est le moment ou la tension retombe suite au dernier obstacle, que l’objectif aie été atteint ou pas.
- Etat des lieux : la dernière scène, qui clôture le récit à l’extrême fin de la résolution

Quoiqu’il en soit des choix que vous ferez, la progression dramatique qui fait le cœur du développement dans la dramaturgie concentrée, sera minimisée.

Contraintes

Cet exercice se déroule en 4 temps :

1° Constituez un petit groupe, allant de 2 à 4 étudiants, autour d’un mètre pliant. Construisez en pliant celui-ci une structure aléatoire farfelue et improbable. Soyez VACHE, car votre construction sera livrée aux étudiants « d’à côté » qui devront se débrouiller avec, tandis que vous hériterez d’une autre vacherie.

2° Le long de la ligne du temps qui vous est fournie, mais pourra-t-on encore parler de ligne, vous placerez une série minimum de 12 images provenant des différentes Boîtes à images, constituant des étapes de votre le récit.

3° Chaque étudiant travaille désormais seul et se concerte pour savoir ce que LUI raconte cette histoire, et écrit son step outline. Respectez au maximum les deux axes : l’axe vertical de la tension dramatique, l’axe horizontal de la temporalité. Flash-back et chute de la tension dramatique doivent se retrouver dans l’écriture, le mètre guidant la temporalité de la narration.

En voici un exemple :

4° Choisissez un moment de cette narration que vous allez devoir développer dans le medium de votre choix. Ce moment doit contenir une tension dramatique forte et un relâchement, sur un mode que vous devez inventer : succession, répétitions, entrelacement, juxtapositions, etc.

5° Insérez sous une forme synthétique les étapes précédant le moment développé, donnez un aperçu de la fin du récit sous une forme tout aussi courte à la fin de votre développeement, donnez un titre, et mettez votre nom.

Notes
N’hésitez pas à placer des didascalies ("Quelques heures plus tôt", "Le lendemain") et placez des descriptions nécessaires à indiquer lieux et temps. De manière générale,
Dosez les moments concentrés (descriptions de lieux, d’actions, d’enchainements causals) et la diffusion, car les deux doivent être présents. Uilisez tout ce qui vous tombe sous la main, toutes les qualités dont vous disposez.

Matériau fourni par vous

- Un mètre pliant de 2 mètres de long.
- Papier collant, ciseaux, ce qu’il faut pour que ça tienne, quoi.
- Boîte à images.

Matériau produit

- Une ligne du temps structurée d’images racontant une histoire des plus modernes.
- Une histoire complète sous forme de texte, structurée par la succession des scènes.
- Un développement dans le(s) media(s) de votre choix.

Outils engagés

- Structure et Step, qualités plastiques.

Documents projetés

- , de Sébastien Lumineau, 2018
- Paysage après la bataille de Eric Lambé et Philippe De Pierpont, 2019
- The selfish giant de Clio Barnard, 2013
- L’Île sur la grande rivière de Eric Trotta, d’après Régis Franc, 1987.
- Une pièce sonore de Thibaut Halbardier et Philippe Van Cutsem
- Quelques pages de Here de McGuire

- Sabrina de Nick Drnaso : deux personnages blessés en intéraction. Un travail de mise à distance, par un dessin fin et fade, et une disposition géométrique.
- Unlikely de Jeffrey Brown : La rencontre de Alison, récit structuré par chapitres très courts (de une à quatre planches), utilisant de la chute et l’ellipse.
- Sisyphe d’Aurélie William Levaux : quelques textes courts, brutaux compensés par un ton détaché.
- Ted Tête de Coco d’émilie Gleason : Ted tente de surmonter le choc que représente pour un autiste les travaux sur la ligne 4. Utilisation de l’espace saturé, parcouru d’accélération par les gestes amples du personnages, et d’effets graphiques hérités de l’expressionnisme et de l’histoire du cartoon.
- L’incal Lumière de Jodorowski et Moebius : scène en 4 planches de la fuite de John Difool d’une séance de dépeçage des Teknos
- Crickets de Sammy Arkham : 6 planches issues de Crickets #6. Seymour, réalisateur de film de série B, passe un court moment dans la fête de fin de tournage où il n’est pas le bienvenu.
- Lâchez les chiens de Aniss El amoury. Récits courts au dessin nerveux.
Sous la maison de Jesse Jacobs : mise en place de deux mondes très différents, et perturbations de l’un vers l’autre.

Durée

3 séances. Exercice réalisé par deux.