Le strip comix, une introduction

Le comic strip est un genre particulier, apparu fin du 19e siècle, lié à l’industrie de la presse quotidienne, qui lui a donné son format et sa logique narrative et dramatique. Quelques informations.

Fidéliser son lectorat : le feuilleton

Le roman-feuilleton, en littérature, apparait avec l’essor de la presse quotidienne au premier tiers du 19e siècle, avec des figures comme Balzac ou encore Dickens. Eugène Sue par exemple écrit Les mystères de Paris entre 1942 et 1943 et obtient un succès national qui touche toutes les couches de la population, et lui permet de défendre des idées socialistes en attirant l’attention sur les couches populaires à travers des personnages hauts en couleur et attachants.

Le mot feuilleton est d’ailleurs un terme technique utilisé dans le journalisme au XIXe siècle, désignant le bas des pages d’un journal, aussi appelé rez-de-chaussée. C’est l’endroit où sont publiés des articles plus polémiques, de critique sociale et littéraire, des petits contenus scientifiques parfois anecdotiques, et des morceaux de littérature. Le succès de ces contenus plus légers et incisifs va vite se montrer incontournable pour tout journal. Les productions qu’il contient ont été souvent critiquée comme étant façonnée pour plaire à un public peu éduqué, ou s’accrochant à la mode ou à l’actualité. Les auteurs qui produisent ces contenus écrivent d’ailleurs souvent sous pseudonyme.

Les mystères de Paris, Eugène Sue, 1842

Le strip appartient à cette tradition du rez-de-chaussée et la critique qui lui est faite sera du même ordre. Les premières bande dessinées y apparaissent en 1894-1895 avec The yellow kid. Il s’agit de quelque chose de différent de la caricature et de l’illustration qui existe déjà à l’époque, car on y trouver la juxtaposition de dessins présentant les mêmes personnages dans des moments successifs, agrémentés de didascalies.

Caran d’Ache, pour le Figaro, en 1896, ironise en deux cases sur l’affaire Dreyfus

Vers les années 1910, les strips se généralisent dans les journaux américains et trouvent leur rythme de croisière : un strip quotidien en noir et blanc toute la semaine est accompagné d’une pleine page couleur le dimanche. Les agences de presse se créent, dont l’important King Features Syndicate, qui centralise les strips des auteurs, normalise leur paiement, gèrent les droits d’auteur et surtout les distribuent dans tous le pays. Au lieu d’avoir un strip spécifique à un journal, on va voir apparaitre des strips distribués dans des dizaines de titres, et vont émerger des succès populaires nationaux, servir de support à des messages politiques et commerciaux. Il y aura des produits dérivés autour du Little Nemo in Slumberland, publié de 1905 à 1914, dès 1906 : cartes postales, vêtements pour enfants, jeux de société.

The Yellow Kid, Richard Felton Outcault,1895

Le strip a comme avantage d’être consommé très vite et de s’appuyer sur le rapport texte-image, plutôt que sur le texte éventuellement illustré du roman-feuilleton, ce qui lui permet de séduire les enfants et les primo-arrivants américains qui apprennent l’anglais. Le mythe du but éducatif de la bande dessinée, qui va lui coller tout au long du 20e siècle, vient en grande partie de ce premier succès populaire des strips.

Le strip comme littérature du pauvre

Dans la continuité logique du roman-feuilleton, on trouve rapidement le roman-feuilleton en bande dessinée, qui présente un récit continu sur le mode feuilletonnesque, chaque jour livrant sa petite tranche de récit. Le tout est organisé en chapitre, ce qui permet au lecteur occasionnel de se raccrocher à l’histoire au début de l’un de ceux-ci, car tomber sur strip isolé ne permet pas de comprendre les enjeux du récit.

On trouve dans cette catégorie Little Orphan Annie, démarré en 1924, l’histoire d’une orpheline dont le père adoptif est un milliardaire ancien marchand d’armes, qui vont rebondir dans la grande tradition du feuilleton pendant des années. C’est le strip le plus populaire des Etats-Unis dans les années 30, décliné en émission de radio et même en série télé et film.

Chaque strips est un court épisode d’un récit plus long, avec des cliffhangers (tension à la fin du récit) plus ou moins ajustés avec la fin du strip. Ce type de strip demande au lecteur la mémoire précise de l’avancement du récit, et s’accompagne souvent d’un récapitulatif discret pour ceux qui reprendrait le récit en cours de route. Si le lecteur est pris par le récit, c’est un moteur de fidélisation puissant pour le journal qui le publie.
Milton Caniff réalisera dans les années 50 plusieurs récits similaires, comme Terry et les pirates ou Steve Canyon.

Continuité, itération, déclinaison : un spectre large de storylines

A côté de ce modèle hérité de la littérature, la strip va trouver un langage riche, lié à
- son medium d’origine, le journal, qui impose au strip une régularité de production et un impact visuel pour résister à la proximité des autres contenus.
- le genre "bande dessinée", un mélange de texte et d’image, qui permet de créer une temporalité spécifique liée au temps de lecture différencié des deux mediums fusionnés.
- sa cadence de lecture, un micro-récit par jour, ce qui force à la création d’unité graphique et narrative, avec la mécanique de la chute ou du cliffhanger.
- son mode d’accès, potentiellement aléatoire, potentiellement incomplet, qui va conduire à des stratégies scénaristiques, décrites plus bas.

Le feuilleton dessiné produit un effet connu depuis les feuilletons littéraires, mais renforcé par l’usage de l’image : un sentiment de familiarité qui permet l’usage répétitif de motifs narratifs.
C’est déjà le cas avec Little Nemo in Slumberland Winsor McCay, créé en 1905, les histoires virtuoses et obsessionnelles de rêves d’un enfant, qui se terminent invariablement par son réveil à la dernière case. Little Nemo sera un succès national, et marquera les débuts fracassants du merchandising.

Georges Herriman, avec Krazy Kat (1913 - 1944) trouve un motif d’histoire répétitive autour d’un chat amoureux d’une souris qui repousse cet amour par l’invariable lancer d’une brique. L’humour nonsense et l’argot appuyé d’Herriman vont marquer plusieurs générations de dessinateurs et reste un standard absolu de la bande dessinée indépendante.

La cadence de production rapide force les auteurs a exploiter les idées comme des filons. Une méthodologie sera de coller aux saisons et leur aléas (la neige, la pluie, noël, les vacances, etc.) qui sont autant de ressorts narratifs. Ils créent le sentiment de proximité avec le lecteur, et permettent de jouer sur la familiarité et la récurrence des situations.

Dans la plupart des cas, les strips restent indépendants les uns des autres, connectés par des protagonistes identifiés. Ils ne sont pas des épisodes, mais des formes d’itérations thématiques. Les analystes du Peanuts de Charles M. Schulz parlent de déclinaison, car parfois la même situation est comme bifurquée en plusieurs possibilités explorées successivement, comme si on pouvait rejouer plusieurs fois la même scène avec des fins différentes. Ce système est vertigineux et spécifique au medium du strip. Voir à ce propos l’article sur Peanuts sur le site de Neuvième art.

On peut parler de strip de situation, avec des personnages récurrents, très caractérisés, et des situations de conflit qui découlent de leurs interactions. Les strips ainsi créés se lisent dans n’importe quel ordre, du moment que le lecteur a compris le caractère de chaque intervenant.
Quelques belles réalisation appartiennent à cette catégorie, comme le Vater und Sohne (Père et fils) de e.o.plauen publiée de 1934 à 1937. Ou Hägär Dünor, ou encore le belge Max l’explorateur.

Mais d’autres auteurs mettent en place un système narratif un peu plus construit, Le continuity strip. Ici, un fil narratif va être construit et exploité pendant plusieurs strips chronologiquement agencés. Le plus simple se base sur la semaine (et se termine avec le sunday strip) mais on trouve parfois des continuités sur 3 semaines, et allant jusqu’à plusieurs mois.
Dans ce domain, Le Calvin et Hobbes de Bill Watterson est une brillante réussite.

Signalons enfin le strip "one shot", proposant une histoire singulière à chaque fois : un faible réemploi des caractères et situations rend cet exercice épuisant pour les auteurs, mais ça peut donner des séries courtes assez étonnante. On ira voir du côté de la Perry Bible Fellowship de Nicolas Gurewitch.

Ou encore d’Antoine Marchalot.

Strips référentiel

L’histoire du strip étant vieille de plus d’un siècle, on trouve de nombreux strips se rapportant à ses codes.