La caractérologie

Ci-dessous nous reproduisons l’ouverture de l’introduction de livre écrit par Guy Palmade sur la caractérologie. Les modèles et techniques abordés dans ce livres font souvent frémire par leur réductionnisme « mathématique » et leur façon de spécialistes à quantifier les catégories permettant de définir des types humais. Mais ce que l’introduction aborde est d’un tout autre ordre : sans avoir la moindre approche épistémologiquement construite, nous passons notre vie à induire des synthèses caractérielles à partirs des indices dont notre vie quotidienne est en permanence jalonnée. Cette activité automatique, à la fois passionnante et douteuse quand il s’agit d’en faire un critère de vérité, est une des compétence qu’en narration, nous défendons. Raison pour laquelle, bien que ce livre soit par trop suspect de réductionnisme à nos yeux, nous en publions ici la bien plus humaine introduction.

La manière même dont Guy Palmade décrit le procédé d’induction du caractère à partir des caractéristiques et inversément, de déduction de comportements futurs probables à partir du caractère, ce balancier qui va de la causalité à ses effets et vice-versa est très exactement ce que nous défendons dans la constitution dramaturgique des caractères.

On reconnaîtra enfin, à travers tout ce texte, une forte sensibilité herméneutique, héritée de la philosophie heidegérienne ou para-heidegérienne, passionnante en tous points à étudier et à sans cesse réinterpréter. L’on percevra mieux, à travares ce texte, ce qui peut unir l’activité dramaturgique apprise comme une technique, et le rapport vécu au monde, pratiqué par notre vie même.

La caractérologie
Guy Palmade

Presses universitaires de France ; Collection Que sais-je n°380 ; 1949, 14ème édition augmentée de 1989

INTRODUCTION

I. - Signification caractérologique

La caractérologie doit permettre d’atteindre au problème même de la réalité humaine, le propre de cette réalité étant d’être à la fois constituante et constituée. Il n’est pas possible de mettre en évidence des structures ou même de simples liaisons caractérielles sans qu’en même temps elles ne prennent une signification humaine. Ici, le dévoilement d’une réalité antérieurement existante forme en même temps la constitution d’une nouvelle réalité.

Mais le but de cet ouvrage n’est pas d’étudier le fait caractérologique primaire ni comment se constituent directement les caractères. Dans une telle démarche, il nous faudrait saisir l’existence immédiate et voir enfin comment l’être humain est un être qui fait de l’être. Au contraire, nous nous adresserons à des existants connus, et si l’on veut, déjà constitués. Nous chercherons dans ces conditions à les connaître, c’est-à-dire aussi à les prévoir.

Ainsi, c’est la caractérologie comme science et comme technique que nous allons avoir à présenter. Mais avant d’exposer ce qu’elle est, ainsi que le plan que nous aurons à suivre, il est bon de voir sommairement à la lumière des remarques précédentes ce sur quoi elle se fonde comme ce à quoi elle s’oppose.

Être, c’est être caractériellement, puisque c’est être pour autrui. Sans doute, cet être caractériel peut être souvent implicite, mais dès qu’un homme existe pour nous comme homme, il ne peut pas ne pas être doué d’une façon ou d’une autre d’un certain caractère et il émerge comme sujet significatif. « Voici dans ce train un homme qui parle avec de grands gestes. « Un homme qui parle avec de grands gestes » est déjà un caractère. Voici un enfant qui ne dit rien, une femme qui sourit, un passant qui s’éloigne. Ces actions brèves ont un sens et c’est sur des significations de ce genre que se construisent les caractères.

Mais l’homme qui parle avec de grands gestes est aussi un homme qui reste parfois songeur, c’est un homme qui tousse et qui a des habits trop courts, c’est un homme qui parle de l’Italie - et qui en parle d’une façon à la fois inexacte et prenante. Il est sans doute réellement tout cela et d’autres choses encore, mais en même temps il l’est dans la mesure où je les vois, c’est-à-dire où je suis conduit à les choisir. Être, c’est aussi faire des caractères. Je ne peux le voir mieux qu’en saisissant cette activité à sa source. Vivre, c’est être une signification qui donne une signification aux autres.

Cependant, cet homme, devant moi, je veux le connaître et le définir. Pour cela, je vais lui parler, puis agir et attendre pour que se multiplient par lui et par moi les réalités expressives par lesquelles il sera. Je l’observerai dans des occasions d’être.

Dès lors, et plus se poursuivra cette exploration active, plus nous nous engagerons l’un l’autre sous nos divers aspects. Plus aussi nous engagerons l’humanité dans laquelle nous vivons. « Il est pauvre. C’est un fonctionnaire distrait. Il se gratte souvent l’oreille. Il a de « drôles » de complexes. Il ne sait pas « rigoler ». On voit bien qu’il a été élève des Pères. Il est souvent vieux jeu. C’est tout de même un brave type. Il manque toujours un bouton à son gilet. Il raconte souvent des blagues sans en avoir l’air. Il met ses mégots dans une boîte de suédoises et les fume dans une pipe qui le fait tousser. Il n’a jamais su rouler ses cigarettes. Son moral n’est pas brillant. Son père était notaire. Il est curieux de voir comme il devient violent parfois. C’est un impulsif qui essaie de le cacher. »

Son portrait se dessine et s’estompe alors à la fois par le même enrichissement jusqu’au point où il se simplifiera vraiment par quelques significations d’ensemble. Ainsi je développerai alors le dernier point : c’est un impulsif qui s’en défend, essaie de le cacher aux autres et à soi-même. Ce bouton qui manque à son gilet, sa maladresse à rouler des cigarettes, la façon dont il se gratte l’oreille, ses colères, ses distractions, le fait même qu’il ne parvient pas à sortir de sa pauvreté malgré son désir et ses capacités deviendront les signes d’une impulsivité mal dominée.

Le dévoilement caractérologique s’effectue donc par une unification significative dont il importe maintenant de découvrir les propriétés.

Nous n’avons plus à souligner que cette dernière se réalise à partir de l’existence humaine totale et met en jeu, avec les sujets qui la produisent, toute la substance concrète de la civilisation dans laquelle ils vivent. Cependant, il n’est pas sans intérêt de montrer que cette signification est celle d’une attitude active qui ne peut se définir et exister que dans et par un ensemble de significations environnantes. Il ne peut y avoir d’orientation caractérielle que dans un véritable « champ » caractérologique. L’impulsivité est une façon d’être actif, située et orientée par rapport aux autres, et dépendantes des jugements qu’ils portent. Elle n’est en ce sens pas différente des autres réalités caractérologiques que nous avons présentées jusqu’ici. Nous nous résumerons en indiquant qu’elle devient une signification déterminante pour les significations d’autrui. Un caractère humain est une occasion pour les autres caractères d’être.

Cependant, l’impulsivité, dans l’exemple que nous avons choisi, prend un sens plus large que les traits caractériels précédemment rapportés ; particulièrement, elle apparaît douée d’une véritable valeur explicative, voire même d’un certain point de vue causale. C’est « parce qu’il est impulsif » qu’il ne sait pas rouler ses cigarettes, qu’il se met en colère ou qu’il marque souvent de la distraction. Le rapport d’existence est ainsi devenu une « orientation d’existence » qui, non seulement doit faire comprendre, mais aussi peut faire prévoir. Il est trop impulsif pour réussir dans un travail régulier : dans un mois ou deux il aura quitté cette nouvelle place. Ou encore, il est trop impulsif pour s’entendre avec cette femme.

Ainsi, la perception caractérologique primaire n’est pas qu’un pur fait existentiel surgi de mes rapports avec autrui. Elle se présente aussi comme une véritable connaissance d’un facteur déterminant du comportement. Non seulement il n’y aurait pas de vie pratique possible, mais encore il n’y aurait ni signification ni caractère sans cela.

Nous pensons du reste, maintenant, avoir suffisamment montré combien les phénomènes caractérologiques primaires étaient liés à l’existence même de l’homme. Nous pensons aussi avoir fait sentir combien caractérologie et civilisation, au sens les plus complets de ces deux termes, étaient interdépendantes. Il doit être bien net, maintenant, que le caractère affecté à un homme dépend :

- de la réalité qu’est cet homme ;

- de la réalité qu’est ou que sont l’homme ou les hommes qui vivent avec lui et portent jugement sur lui ;

- de la civilisation dans laquelle ils vivent tous ;

- de la nature des relations qu’ils entretiennent.

Nous soulignerons cependant encore l’importance de l’activité « caractérisante ». Le caractère d’un homme devrait, à notre sens, non seulement être jugé à partir de ce qu’il peut être et est pour autrui, mais aussi à partir de la façon dont il « fait être » autrui. En poussant cette conception à sa conclusion logique on verrait du reste ainsi que dans une certaine mesure les systèmes caractérologiques eux-mêmes sont de véritables symptômes caractériels globaux lorsqu’on les considère en fonction de leur auteur, ou mieux, en fonction du groupe social qui utilise chacun d’eux. Nous reviendrons sur cette question. Mettons maintenant l’accent sur le souci de prévision. Lorsque je dis d’un homme qu’il est impulsif, c’est dire qu’il se conduit au moment où j’en juge d’une façon impulsive, mais c’est dire aussi qu’il se conduira de cette même façon. Dans le premier cas, je donne une signification d’impulsivité à sa conduite, dans le second, je prévois que sa conduite future aura ce même caractère. En même temps, du reste, mon jugement implique, le plus généralement, que cette continuité dans la conduite dépend d’une certaine réalité qu’il « est » d’une façon permanente, d’une « cause » qu englobe aussi mon concept d’impulsivité. Dans le monde des relations humaines, le caractère d’autrui n’est jamais jugé comme une pure existence instantanée, mais comme une existence qui continuera à se réaliser dans le même sens. Nous nous trouvons en face d’une synthèse de la perspective signifiante et de la perspective causale.

A vrai dire, le fait primaire, celui par lequel existent les caractères, est le phénomène significatif. Sans lui, il n’y aurait pas de réalité humaine et ainsi pas de prévision possible des conduites humaines. Mais ceci ne nous empêche en rien de concentrer notre attention sur ce dernier problème et de nous demander ce qui, chez l’homme, fait qu’il apparaîtra doué de certaines significations caractérielles dans la société où nous vivons. Cette recherche ayant abouti, nous serons alors à même de décrire et préciser l’ensemble des traits de caractère qu’il peut révéler dans des situations diverses.

Cette étude exige que nous nous tenions à une certaine distance des sujets sur lesquels elle porte. Dans le cas contraire, nous serions en effet beaucoup plus porté à « signifier » un caractère qu’à le connaître et le prévoir. Nous le ferions avant de le connaître. Nous avons à étudier des relations caractérologiques et non à les réaliser.

En fait, comme nous l’avions annoncé et comme nous le montrerons plus précisément à la fin de l’ouvrage, un tel projet n’est pas réalisable dans sa pureté. Il n’en reste pas moins qu’il nous donne notre orientation générale.

La caractérologie, telle que nous allons la présenter, n’est donc pas principalement la « peinture » des caractères, ni leur dévoilement et leur constitution directe. Nous n’avons pas ici à envisager les problèmes de la caractérologie existentielle, pas à étudier la naissance des caractères au sein des relations interhumaines. Notre souci n’est principalement ni existentiel ni génétique. Il est de connaître la nature et la structure des caractères.

Sans doute, et nous l’avons vu, ce souci de connaissance et de prévision existe à tous les niveaux, et il n’y a pas en caractérologie de pur fait existentiel. Mais dans les relations directes d’homme à homme, ce qui importe, c’est que nous vivions, c’est-à-dire que nous réalisions notre propre caractère. En réalité, dans une certaine mesure, dès que le souci d’étude prend la première place, comme aussi le souci technique, la réalité affective d’autrui relativement à nous s’estompe ainsi que notre propre être caractériel relativement à lui.

En fait, les systèmes caractérologiques que nous allons avoir à présenter sont assez souvent issus de préoccupations techniques. Il leur correspond ainsi des métiers psychologiques pour lesquels ils deviennent des instruments de travail. Sans doute la caractérologie doit-elle être utile au « sage ». Mais en elle-même, elle n’est pas une philosophie ni n’en constitue les prolégomènes, ne nous renseigne pas sur la sagesse ni n’est essentiellement un guide pour la découvrir. Il s’agit d’une science et d’une technique qui permettent d’aider à résoudre des problèmes humains - y compris ceux qui se posent dans le rapport à soi-même.