Le comic strip, mécanique et ressorts

Cet article fait suite à un premier article dédié à un historique du strip. Celui-ci explore sa construction dramaturgique.

Un strip est une histoire miniature avec une exposition, une montée dramatique et une résolution en un seul mouvement, sur 6 cases, 4, 3, 2 ou même parfois, une seule.
C’est un modèle d’économie narrative mais qui est régie par des règles communes avec la grande dramaturgie : il nous faut comprendre une situation pour pouvoir mesurer un changement produit par une situation identifiable, et ainsi identifier un message qui nous donnera à penser, à rire ou à pleurer, voire les trois en même temps.

Rappelons la structure du récit tel que décrite dans la dramaturgie concentrée :

Un strip doit pouvoir restituer les 3 grands temps de la structure (Exposition - Progression dramatique - Résolution), alors qu’il ne comporte parfois qu’une case, ce qui parait impossible à priori. Pour pouvoir y arriver, les auteurs utilisent des dizaines de stratagèmes liés au médium spécifique de la bande dessinée :
- l’ellipse, qui force le lecteur a recréer un moment non perçu, soit avant ou après le récit, soit entre deux cases.
- la temporalité de la case, liée au temps de lecture allant de gauche à droite (en occident).
- le placement spatial du texte et de l’image, qui permet de comprendre une succession à l’intérieur d’un même dessin par le fait de voir avant de lire.
- la dynamique du dessin, permettant de décrire plusieurs actions dans un seul espace-temps
- la fidélité des lecteurs et sa connaissance de longue date des personnages et des situations, qui permet d’économiser à la fois la caractérisation, l’exposition et les actions.

Ellipse et itération

Prenons l’exemple du célèbre dessin en deux vignettes de Caran d’Ache sur l’affaire Dreyfus.

Caran d’Ache, pour le Figaro, en 1896, ironise en deux cases sur l’affaire Dreyfus

Le premier dessin constitue l’exposition : une tablée d’amis souriants, une hiérarchie sociale respectée (un homme de pouvoir à gauche, un majordome à droite). Le premier dialogue en dessous de l’image énonce l’objectif "-Surtout ! Ne parlons pas de l’affaire Dreyfus". La deuxième image est à la fois le conflit et la résolution. Nous avons accès à ce qu’il reste de la situation initiale, alors que l’échec de l’objectif est constaté : "... Ils en ont parlé ...".

L’ellipse, un des éléments fondateur de la bande dessinée, y est utilisée de manière maximale, car le contexte est connu des contemporains de caran d’Ache (par ailleurs ouvertement anti-dreyfusard). Mais l’itération, autre mécanisme fondateur de la bande dessinée, est ici en action. La drôlerie de la scène est produite par la réception simultanée les deux images, et des différences que nous pouvons apprécier entre celles-ci, qui gardent le même angle de vue et valeur de plan.

Une mini-structure

La plupart des strips sont structurés en trois ou quatre cases, ce qui est suffisant comme déjà évoqué pour
- exposer une situation
- énoncer un objectif
- exploiter et résoudre un conflit
- faire un état des lieux
L’exposition et l’énonciation, tout comme la résolution du conflit et l’état des lieux, se trouvent bien souvent dans la même case, mais on verra que de nombreuses variantes existent.

Placer la situation requiert soit d’avoir d’être très explicite, soit de faire confiance au lecteur sur sa connaissance du strip ou son identification rapide de celle-ci.

Prenons l’exemple d’un strip de Calvin et Hobbes, de Bill Watterson, créé au début de la série.

Le premier strip est une exposition claire : Calvin, un enfant, ouvre la porte d’une maison en déclamant très haut "I’m home from school". L’action est d’autant plus explicite que le texte redonde parfaitement l’action. Elle recoupe, de surcroit, une situation connue de la plupart d’entre nous.

La seconde case est clairement une situation de conflit : Calvin pousse une exclamation et est projeté à grande vitesse en arrière par Hobbes, un tigre, accompagné d’un "hellooo".

La case suivante continue l’action avec plus de tension : les deux personnages roulent au sol à grand renfort d’onomatopées et de lignes directionnelles.

La quatrième case est une résolution : les deux personnages sont statiques, séparés, et parlent, ce qui signifie que l’action physique est bien terminée. Le conflit, qui ressemblait à une bagarre, n’en était en fait pas une, comme le font comprendre le visage souriant de Hobbes et le dialogue :
- "N’est-ce pas un salut enthousiaste ?"
- "Parfois je voudrais que tu m’aies juste acheté une carte ’tu m’as manqué’" réponds Calvin, le visage encore contre terre.

Rappelons qu’un conflit, en dramaturgie, signifie "action ou situation allant à l’encontre de l’objectif du protagoniste". Un conflit peu donc être quelque chose de très fort (la menace d’un arme, une explosion) ou très faible (la fainéantise ou quelqu’un demandant l’heure).

Cette structure classique exposition - conflit - conflit - résolution est maintenue dans une série de strips que Watterson va dédier à cette scène récurrente.

On notera dans ce dernier strip un jeu sur l’attente du spectateur, le conflit étant que Hobbes n’est pas présent, et ce strip fait appel, comme déjà évoqué, au rythme des saisons pour produire une variation, exploitant le fait que Hobbes en tant que tigre déteste le froid.

La structure en quatre cases peut aussi être utilisée avec une exposition plus longue, comme dans le strip de Pif le chien (José Cabrero Arnal, 1966) qui suit :
exposition - exposition - conflit - résolution

Le mot "miel" qui apparait dans les deux premières cases de manière explicite prépare le conflit, qui est en fait lui-même ellipsé. On a plutôt ici une perspective de conflit, voir Pif se débattre et être piqué par les abeilles n’est pas nécessaire, cette économie est même ce qui produit l’effet du gag.

Autre structure encore :
exposition - exposition - exposition - conflit/résolution
La situation est exposée de manière explicite comme un conflit de basse intensité. Le texte et l’image en première case sont redondants : il faut que le lecteur comprenne sans ambiguïté la situation pour que le gag fonctionne. La dernière case est d’ailleurs le symétrique de la première : on retrouve la table et la télévision, avec la même image à l’écran, mais retournée.

Troisième case et suspension

La troisième case a un rôle important. Dans les cas précédents, on a vu qu’elle est occupée par un conflit. Mais elle peut avoir d’autre rôles, comme introduire une suspension. Comme dans ce strip de Nancy (en français Arthur et Zoé)

La structure est ici : exposition - conflit - suspension - résolution

Ce moment de suspension est vécu par le lecteur comme une pause permettant la réflexion, et l’attente qui permet de charger le gag en intensité. Dans le cas de ce strip, il y a un renversement complet de la position de Nancy, qui passe de critique à adepte de Sluggo (Arthur).

Dans cette dernière, on a une structure légèrement différente : conflit - conflit - mystère - résolution

Ou encore
exposition - exposition - suspension - résolution sans passer par la case conflit avec Mafalda de Quino

Ici, c’est le conflit qui est ellipsé, remplacé par la case de suspension. Nous avons avec la suspension un court moment pour constater ce qui sépare les noms prestigieux cités par Mafalda (choisis pour leur portée universelle, et que des hommes, mais bon...) et la résolution vient cloturer subitement le récit.
la vitesse est un des moteurs du rire dans le strip. Il fait alterner rapidement entre deux sentiments, dans une dynamique tension/relachement.

Le mystère

Le conflit d’un strip se passe la plupart du temps entre les protagonistes du strip, mais on peut aussi installer une situation inconfortable pour le lecteur, typiquement par le biais du mystère. En dramaturgie, le mystère désigne une situation dans laquelle l’un ou plusieurs des protagonistes possède une information que le lecteur n’a pas, ce qui rend opaque leur comportement jusqu’à ce que la révélation donne une explication complète des agissements de ceux-ci. Plus la révélation est lumineuse, plus l’effet est réussi.
Ainsi cet autre strip de Pif le chien par exemple :

L’action de l’enfant, de faire retirer le chapeau, est incompréhensible, et la troisième case la rend encore plus étrange, avant que nous ne comprenions que sa volonté était de protéger le chapeau, et pas Pif.

Ou celui-ci, de Nancy :

Dans les deux cas, une situation démarre, que nous ne comprenons pas avant d’avoir lu la dernière case, qui lève le mystère. Le mystère peut être révélé par une parole, un acte, un changement de point de vue dans l’image ou de scène.
La tension puis le relâchement nécessaire au rire n’est pas ici vécu à travers les protagonistes mais seulement chez le spectateur.

Même dynamique dans ce strip de Gaston Lagaffe, qui détaille une conversation comportant une forme de conflit de basse intensité (Gaston semble s’excuser de quelque chose face à un Fantasio blasé) accompagné d’un mystère, et qui termine sur une résolution en forme de conflit.

Remarquons particulièrement dans ce cas que la suite de l’histoire est ellipsée, mais suffisamment claire pour qu’on la devine. Les strips sont aussi appelés stop comix, pour désigner une histoire qui est ébauchée puis stoppée net.

Variations, répétitions et style graphique

Les possibilités d’un strip sont intimement liées à l’univers créé et aux capacités graphiques de leur(s) auteur(s). Bill Watterson, avec son Calvin et Hobbes, peut compter sur un dessin très dynamique et la caractérisation de ses personnages : Calvin, plein de mauvaise foi, et Hobbes, désespérément fier et enthousiaste. Nancy va plutôt créer des situations absurdes portées par un dessin carré, etc.
Franquin s’appuie sur les conventions de la bande dessinée pour produire des effets stupéfiants.

Une structure de récit exposition - mystère - mystère - mystère - mystère - révélation brillante de Franquin.

Il y a donc toujours matière à nous étonner, d’autant qu’il est possible de jouer sur tous les codes du strip qui précèdent pour les détourner.

Ainsi un dernier exemple tout à fait contemporain avec webcomicname.com, utilisant un dessin extrêmement minimal, un humour itératif, et une fin invariable : un des personnages dira en dernière case "ho no", ce qui n’empêche pas cette série d’avoir un humour fin et une grande variation dans le propos (ici une sélection orientée sur le destin des artistes).